« Dommage que Daesh ne vous ait pas tous exterminés… »

Vous avez été prêtre pendant 15 ans à Kirkouk. Durant vos dernières années dans la ville, un attentat a presque entièrement détruit votre église. Pouvez-vous nous raconter ?

À Kirkouk, la situation s’est très vite dégradée après l’invasion américaine de 2003. En plus des persécutions quotidiennes, huit de mes fidèles ont été enlevés entre 2003 et 2013 ; quatre ont été tués.
C’est le 2 août 2011 qu’un grave attentat s’est produit, qui a détruit une grande partie de notre église. Les terroristes avaient garé leur voiture piégée contre le générateur de l’église, afin de maximiser les dégâts.
Ils ont déclenché l’explosion à 5 heures du matin. Le générateur de plusieurs tonnes, lui-même en flammes, a été projeté à travers le mur de l’église. Trois appartements voisins ont été également détruits.
Par la suite, les habitants non chrétiens du quartier, déjà hostiles, ont exigé le départ des chrétiens qu’ils accusaient de mettre en danger les familles kurdes et turkmènes de la zone. Suite à de nombreuses difficultés, l’église ne fut reconstruite que deux ans plus tard.

Quelle est aujourd’hui la situation pour vous et vos paroissiens ?

À Bassorah où je suis désormais, dans le sud de l’Irak, les chrétiens sont une petite mino¬rité : 300 familles catholiques (syriaques et chaldéens), ainsi qu’une centaine de familles orthodoxes (syriaques et arméniens), éparpillées au cœur de l’un des bastions chiites du pays. La situation est extrêmement difficile à plusieurs égards.
Tout d’abord, les propriétés de l’Église sont constamment menacées. Je dois veiller à me rendre au quotidien dans chacune des salles, sur chacun des terrains ou cimetières de ma paroisse sous peine de les retrouver occupés ou transformés en déchetterie, voire pire. La justice locale refuse systématiquement d’intervenir en notre faveur, en cas de différend entre un chrétien et un musulman. Les chrétiens ne survivent bien souvent que de la vente de boissons alcoolisées, activité légale en Irak mais réprimée de facto par les milices chiites.
Notre église se trouve dans le quartier commerçant de la ville : les fidèles n’osent plus venir aux célébrations par peur du harcèlement des commerçants qui n’hésitent pas à être physiquement entreprenants avec leurs femmes ou leurs filles. Mes fidèles se sont entendu dire plusieurs fois : « Dommage que Daesh ne vous aient pas tous exterminés. »
J’ai moi-même reçu les mêmes insultes pour avoir refusé l’usage de mes toilettes à un groupe de commerçants entrés chez moi sans y être invités. Chaque geste du quotidien induit une crainte ou une incertitude profonde. Certaines femmes en viennent à se voiler par peur, les hommes craignent pour leur vie à chaque déplacement en ville.
Chaque geste des chrétiens est épié : on cherche l’excuse qui permettra de les passer à tabac ou de les humilier (une gorgée d’eau en public pendant le ramadan, un sourire lors d’une célébration en la mémoire d’Hussein…).