« Les églises, ce ne sont pas que des murs… » Interview de Charles Beigbeder

Interview de : Charles Beigbeder

Vous êtes parmi les premiers signataires de l’appel pour la sauvegarde des églises, menacées par diverses déclarations récentes. L’appel s’appuie sur la valeur « patriotique » du patrimoine culturel et cultuel chrétien. S’attaquer aux églises, est-ce s’attaquer à la France ?

Oui, je considère que les églises sont l’âme de la France. Le “blanc manteau d’églises” qu’évoque Raoul Glaber au Moyen-Âge a effectivement contribué à façonner notre paysage urbain et surtout rural. Dans un village, c’est l’église qui est au centre. Une église témoigne de la piété de nos ancêtres qui l’ont construite, parfois sans pouvoir en admirer l’achèvement. Encore de nos jours, elles rythment le temps par le tintement harmonieux des cloches et marquent le paysage par la silhouette élancée de leurs clochers. Une église est ouverte à tous, nul besoin d’être croyant pour y entrer. Enfin, les églises sont, surtout en France, des joyaux architecturaux, qu’il s’agisse de la beauté épurée du style roman, de la splendeur flamboyante du style gothique, de l’exubérance baroque de la contre-réforme, ou encore de la simplicité touchante du style néogothique. Les amateurs d’art y retrouvent leur compte, autant que les croyants qui y voient la demeure sacrée du Très-Haut.

Cet appel a suscité de nombreuses critiques. Certaines évoquent un « repli identitaire et communautariste » ; d’autres, issues des milieux chrétiens, pointent une « concurrence victimaire » malsaine. Que leur répondez-vous ?

Ma réflexion est, au contraire, à mille lieues de toute logique communautariste. C’est parce que les églises constituent un bien commun de la nation, accessible à tous, que je considère qu’il faut les préserver de la disparition ou d’une affectation à un autre culte. Barrès évoquait déjà “la grande pitié des églises de France”. Avant lui, Viollet-le-Duc, tout anticlérical qu’il fût, ne s’en est pas moins investi avec talent et énergie en faveur de leur restauration. Après lui, Malraux a protégé nombre d’entre elles d’une destruction imminente. Aucun des trois n’était pourtant un pilier de sacristie, mais ils avaient conscience de la place du christianisme dans l’identité nationale. Quant à évoquer une logique victimaire, c’est se méprendre sur le sens de cet appel. Nous voulions rappeler que les églises ne sont pas des lieux interchangeables. Une église, ce ne sont pas que des murs ; ce sont des cérémonies avec un culte bien spécifique pour lequel le bâtiment a été construit. Que feraient les musulmans des vitraux figuratifs, eux qui interdisent la représentation du visage humain ? Faudrait-il enlever les crucifix et les statues des saints ? Il serait très maladroit de laisser croire qu’une culture vivante (l’islam) pourrait prospérer sur les ruines d’une culture prétendument déclinante (le catholicisme). Ce serait une symbolique parfaitement choquante pour nos concitoyens et peu propice à l’établissement de liens pacifiques entre communautés religieuses.