« Personne, en Syrie, n’a jamais été rejeté par les chrétiens ! »

Noura est une jeune syrienne musulmane, originaire du nord du pays.

Après cinq ans de guerre, comment allez-vous ?

Honnêtement, c’est très difficile. Depuis le début, nous ressentons cette guerre comme une injustice terrible. Personne n’aurait pu imaginer un tel calvaire, il y a cinq ans. Nous vivions bien en Syrie – malgré un manque de liberté politique, c’est vrai. Mais, aujourd’hui, c’est notre liberté tout court que nous risquons de perdre. J’avais un regard très bienveillant à l’égard des premières manifestations, mais aucun manifestant n’envisageait une telle horreur. Aucune réforme ne mérite des centaines de milliers de morts. Le départ même d’un président, aussi critiquable soit-il, ne mérite pas un tel charnier.

Que signifie cette guerre pour vous ?

La perte d’amis, la fuite de ma famille, un quotidien angoissant… Et la douleur immense de voir mon pays sombrer, alors qu’il ne cessait de progresser dans de très nombreux domaines. Vous ne pouvez imaginer ma fierté d’être Syrienne, mon amour de ce pays et ma tristesse de voir ainsi menacés notre culture, notre patrimoine et nos vies.

Votre famille, sunnite, a fui. Elle se sentait menacée ?

Bien sûr. Vous savez, ces sauvages menacent de mort tous ceux qui s’opposent à eux. Et il en faut très peu pour s’opposer à eux ! Je ne conçois pas mon pays sans ses minorités. Notre coexistence a toujours été naturelle pour moi. J’ai grandi avec des chrétiens, j’ai même été éduquée par des chrétiens et je souffre de les voir quitter leur pays. Mais la situation est aussi dramatique pour la majorité sunnite, qui rejette les pratiques de ces islamistes sectaires et sanguinaires. Si nous nous sentions proches d’eux, ce pays serait tombé en quelques jours. Nous sommes tous Syriens, sans exception, et je ne peux concevoir mon pays sans une place pour tous ses enfants.

Comment expliquez-vous cette haine que l’on constate parfois contre les chrétiens ?

Je suis incapable de l’expliquer. Pour ma part, je suis très admirative des chrétiens qui ont toujours fait preuve d’un amour immense envers moi d’abord, mais également envers ma famille. Personne en Syrie n’a jamais été rejeté par les chrétiens et il y a une place immense pour le pardon chez ces gens-là. C’est non seulement admirable mais également apaisant. L’aide dispensée par les chrétiens s’adresse à tout le monde, et beaucoup d’entre nous allons volontiers déposer des bougies dans les églises. Je me sens bien dans une église, je n’ai jamais eu la moindre haine au cœur, je ne peux pas vous l’expliquer. La haine des islamistes menace, je crois, tout ce qui est beau et bon, bien au-delà même de ce qui est chrétien. Regardez le nombre de leurs victimes : leur haine est aveugle.

Qu’espérez-vous pour la Syrie ?

La paix. Nous sommes épuisés par cette guerre interminable. Nous voulons retrouver notre vie paisible, avec les réformes nécessaires bien sûr, pas le même pays qu’avant c’est impossible, mais la même sérénité. Je me fiche des conditions politiques nécessaires à ce retour à la normale, mais je l’attends avec impatience.