« Nous étions 25 familles, il n’en reste que trois »

Père Nassim, le curé catholique melkite de Kharabat, dans le sud de la Syrie.

Quelle est la situation dans votre village ?

Notre village était entièrement chrétien avant la guerre, mais les choses ont changé. Dans ma communauté melkite catholique, il y avait 25 familles, il n’en reste plus que trois. Les autres sont parties dans la ville la plus proche, Souaida, vers Damas ou même à l’étranger pour ceux qui en avaient les moyens.

C’est la même situation pour toutes les communautés chrétiennes. Je dis toutes parce qu’il existe des protestants, des orthodoxes et des catholiques dans mon village.

Le problème, c’est que dès lors qu’une famille chrétienne quitte sa maison, des musulmans s’y installent et nous avons désormais 350 familles musulmanes…

Quelles sont ces familles ?

Il y a des familles musulmanes des villages environnants et des familles de terroristes de Jabat-Al-Nosra ou d’autres groupes armés.

Ils campent dans les salles des églises protestante et orthodoxe mais s’installent systématiquement dans les maisons laissées vides par les chrétiens apeurés qui ont fui.

Il est difficile de savoir qui est qui. La plupart sont Syriens, en tous cas ceux avec qui nous avons pu parler.

Il y a sans doute des étrangers mais ils ne sont pas majoritaires et je ne peux vous dire d’où ils viennent.

Y a-t-il eu des attaques contre les chrétiens ?

Bien entendu…

Ils ont attaqué les églises, ils les ont également pillées tant que possible. Ils ont également essayé de retirer la croix qui surplombe notre clocher sans y parvenir… Ils ont seulement réussi à voler les cloches.

Mais la croix de l’église protestante a été cassée tandis que l’église orthodoxe a été très abîmée et totalement pillée.

Les plus violents combats ont eu lieu en avril dernier, sept maisons avaient alors été brûlées et d’autres avaient été abîmées et pillées.

Le village continue-t-il à vivre ?

Nous avons l’eau et l’électricité mais ce sont les seuls services qui nous restent, nous n’avons même plus de couverture téléphonique !

Et sur un plan religieux, je suis le seul chrétien à être resté dans le village.

Il me reste trois familles mais je m’occupe également des quelques familles chrétiennes de confessions différentes qui sont encore à Kharabat (90 au total).

L’école est occupée par de très nombreuses familles musulmanes mais l’école continue : je n’ai plus que trois enfants, ceux d’un homme qui avait été blessé lors des affrontements violents d’avril dernier dans le village, et qui ont donc été obligés de rester dans le village.

Ces enfants sont désormais seuls au milieu de classes entièrement musulmanes.

Pourquoi le prêtre orthodoxe est-il parti du village ?

Oui, il vit à Souaida, la ville la plus proche.

Il n’a plus le droit de venir dans le village, il est interdit de cité par les islamistes qui en gardent l’entrée.

Depuis deux ans que ces terroristes détiennent notre village, ce prêtre allait et venait pour faire les courses (les voitures des prêtres sont les seules à pouvoir aller et venir, il n’y a plus désormais que la mienne pour tous les chrétiens).

Il faisait donc des courses pour ses fidèles et les terroristes exigeaient une part pour le laisser passer. L’année dernière, alors que la situation économique est de pire en pire, le prêtre n’a plus eu les moyens de fournir cette « taxe » réclamée à l’entrée…

Il est menacé de mort et ne peut revenir dans le village.

Parfois, ces terroristes me lancent qu’ils finiront pas me prendre à sa place.

Ils peuvent le dire, je ne quitterai pas mon village, et mes dernières brebis.