« Satan hait la musique, les djihadistes aussi… »

Kessab a-t-elle souffert de la guerre?

La Syrie entière souffre de cette guerre. D’abord, parce qu’il est douloureux de savoir son pays ainsi défiguré ; ensuite, parce que de très nombreux Syriens sont morts ; et enfin, parce que la situation économique ne cesse de décliner… En ce qui concerne Kessab, oui, nous avons été attaqués par des islamistes, le 21 mars 2014, très tôt le matin. En quelques heures, nous avons compris qu’il fallait éva­cuer le village : des milliers d’islamistes hurlaient « Allah akbar » sur la montagne d’en face, et de très nombreux obus s’abattaient sur le village depuis le poste-frontière turc voisin…

Le poste-frontière de l’armée turque?

Oui. La Turquie joue un jeu très clair dans cet­te guerre syrienne : elle laisse ses frontières ouvertes et permet le passage de milliers de djihadistes vers la Syrie et elle bombarde les Kurdes qui se battent contre l’État islamique.

Dans notre village, où l’armée n’était pas présente, les obus partaient du poste-frontière turc, nous sommes nombreux à l’avoir constaté. Que ce soient les Turcs qui tirent ou non, il est difficile de le savoir, mais ces obus ne pouvaient être tirés sans que la Turquie laisse faire, au minimum. Je le répète, l’armée n’était pas présente dans notre village. Ce jour-là, cinq points stratégiques ont été attaqués aux alentours du village, un seul d’entre eux était un centre militaire. Cette attaque n’était pas contre l’armée ou le gouvernement syrien ; elle était directement menée contre les civils ! Quelle revendication politique peut bien conduire des djihadistes étrangers à détruire nos maisons, à ruiner nos champs, ou à brûler nos églises ? Concrètement, ils détruisent la Syrie, rien d’autre.

Aujourd’hui, la population est revenue à Kessab?

85 % des habitants sont revenus depuis le 14 juin 2014. Dès que notre village a été libéré, la plupart des gens sont rentrés. Nous avons trouvé un village assez peu détruit, mais toutes nos maisons étaient pillées. Nos églises étaient, en revanche, très abîmées par le passage de ces djihadistes : ils s’y sont acharnés. Un autre bâtiment a été entièrement brûlé, le centre culturel ! Ces hommes sont des sauvages, ils ne supportent rien de culturel. Chez moi, nous avons retrouvé les instruments de musique de mes enfants brûlés devant la maison… Satan hait la musique ; les djihadistes aussi !

Quel regard portez-vous sur cette guerre?

Elle est profondément injuste. Nous vivions bien. Certes, beaucoup de choses étaient à changer… Mais aucune imperfection ne légitime 250 000 morts, des millions de départs ou des villes entières détruites. Nous avons travaillé des années pour offrir un avenir à nos enfants, pour construire notre vie. Certains ont tout perdu dans une guerre alimentée par des gouvernements étrangers ! Nous avons de la chance, nous sommes de retour dans notre village : j’espère la même chose pour tous les Syriens… Ainsi que la paix, enfin !